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J.P. Torrell, le Christ en ses Mystères. La vie et l'oeuvre de Jésus selon S. Thomas d'Aquin. Conférence donnée le vendredi 21 Mai.
Que connaît-on de la christologie de Thomas d'Aquin ? Ce domaine est peu exploré : jusqu'ici la christologie de S. Thomas était restée dans l'ombre et cela permettait de faire encore plus de S. Thomas un scolastique "stricto sensu" et non un mystiqueLa troisième partie de la Somme Théologique la présente pourtant, en exposant non une biographie de Jésus, mais une réflexion sur sa vie et ses oeuvres (acta et passa), reconnus comme un"mystère", au sens fort, patristique du terme. Dans cette recherche de sens, Thomas d'Aquin ordonne le contenu des évangiles à l'être du Christ (operari sequitur esse). De l'Annonciation à l'enfance, dans un mouvement d'entrée, durant la vie publique dans un mouvement de procession, dans la Passion et la mort en une sortie, qui aboutit, par la Résurrection et l'Ascension au retour, tout un chemin se dessine que l'homme à la suite du Christ doit lui-même emprunter. Sans cesse, en chaque question l'Aquinate soupèse la portée théologique des éléments considérés, équilibrant les principes les plus radicaux en une synthèse où le Christ humainement se révèle Fils Unique du Père, et tête d'un corps mystique qui est l'Église, à un auteur frère Thomas d'Aquin qui le contemple imitable et aimable. Dans cette dynamique, la Résurrection n'est pas la fin de l'histoire humaine du Christ, et Thomas d'Aquin prend soin de rappeler qu'il est réssuscitant (resurgens).

Après avoir entendu la conférence de J.P. Torrell, Thomas d'Aquin paraît plus accessible, sans perdre sa subtilité, plus actuel bien qu'appartenant à notre mémoire, plus humain tout en conservant son implacable logique. Le premier tome détaillant cette étude (Le Christ en ses mystères, La vie et l'oeuvre de Jésus en ses mystères selon Thomas d'Aquin, Desclée, Paris, 1999), qui prolonge les autres ouvrages de J.P. Torrell, est disponible en librairie et mérite le surnom donné par son auteur : St Thomas : Initiation, volume 3.

 Jean Devriendt, Le nombre condition du détachement

 Maître Eckhart est connu pour la qualité de son analyse du UN. Mais cet aspect sous-entend de comprendre son pendant : le multiple. La question médiévale du nombre, fort peu étudiée, n'est pas un jeu de l'esprit, et ne se limite pas à un catalogue de symboles numériques. Si "la création des nombres est la création des choses" (Thierry de Chartres), le créateur est alors libre du nombre, de l'acte d'être numéré, ne serait-ce que d'être "dit-un". La créature est soumis au nombre, et comme Marie-Madeleine face au tombeau, ne peut être qu'affligée, "quand cherchant le un, elle trouve deux anges". Le nombre apparaît ainsi dans la pensée de Maître Eckhart comme une de ces catégories du créé dont le détachement libère.

 Pierre GIRE, Quelques perspectives de la métaphysique de maître Eckhart et son écriture latine, RSR, 1999/3, p. 314-330. résumé

 L'oeuvre de maître Eckhart (notamment l'ensemble des textes latins) sur la question de Dieu, semble traversée par des grandes directions métaphysiques : l'Etre, l'Un, l'Intellect; ce sont là, ainsi indiqués, des mouvements spéculatifs qui se projettent dans des langages distincts, mais liés au sein d'une même pensée fondamentale.
Le langage ontologique veut penser, à partir de références traditionnelles, le rapport constitutif entre l'Etre et l'étant en écartant les écueils de l'univocité et de l'équivocité.
Le langage hénologique, inspiré du Néoplatonisme, est appliqué à la Nature divine et à la création, dans le sens d'une radicalisé unifiante qui fait signe vers un certain apophatisme.
Le langage noétique où se révèle l'influence de l'aristotélisme, s'oriente en direction d'une interprétation de Dieu comme Agir pur mis en capacité d'être, par son Verbe, l'a-priori d'existence et de vérité de toutes choses.
Ces langages reposent, dans leur développement comme dans leur articulation, sur le principe de la convertibilité de transcendantaux. Ainsi envisagée, la pensée métaphysique de maître Eckhart se constitue sur l'horizon de l'Ecriture sacrée où se donne à l'interprétation la vie absolue de Dieu.

 Marie-Anne Vannier, "Maître Eckhart et le Granum Sinapis", La vie spirituelle 731, juin 1999, extrait

 Essayons de comprendre un peu mieux ce poème et tout d'abord son titre : Granum sinapis, en français, le grain de sénevé. Ce terme n'est pas sans faire penser à la parole évangélique (Mt 13, 31-32; Mc 4, 3032; Lc 13, 18-19) du même nom. Or, Eckhart est un prédicateur et ses différents ouvrages partent tous de l'Ecriture, sauf lorsqu'il répond à l'une ou l'autre des controverses de son époque. De controverse sur le grain de sénevé, il n'y en a pas de son temps. C'est donc de l'Écriture qu'il part et de la relecture qu'en propose Jean Chrysostome, ce qui a amené à présenter ainsi ce poème : « Le grain de sénevé de la plus belle divinité, en langue populaire (allemande), pauvre en substance mais riche en vertus. » Dans l'Écriture, la parabole du grain de sénevé sert à faire comprendre la nature du « Royaume des cieux (qui) est comparable à un grain de sénevé qu'un homme a pris et semé dans son champ. C'est bien la plus petite de toutes les graines mais, quand il a poussé, c'est la plus grande des plantes potagères qui devient même un arbre au point que les oiseaux du ciel viennent s'abriter dans ses branches » (Mt 13, 31-32). Or, qu'est-ce que ce grain de sénevé qu'évoque Eckhart ? Telle est l'énigme qu'il faut élucider.
Pour y parvenir, essayons de dégager le mouvement d'ensemble du poème. Dans les trois premières strophes, Eckhart part de la Trinité. Mais il ne la situe pas dans un au-delà inaccessible. Au contraire, il explique comme la rejoindre. C'est alors qu'il propose (dans les strophes 4 à 6) cette énigmatique expérience du désert. Mais là encore, cette expérience semble hors d'atteinte. Aussi propose-t-il, dans les deux dernières strophes, un chemin pour en vivre. Ce chemin n'est autre que celui du détachement, de l'Abgeschiedenheit, de l'Entbildung, de la « désimagination », dans la mesure où il importe de laisser les images, de les dépasser pour connaître cette Einformichkeit, cette unification de notre être dans la seule image qu'est le Verbe.
Par un remarquable tour de force, Eckhart fait du détachement ce grain de sénevé qui nous introduit au coeur même de la vie trinitaire.

Jean DEVRIENDT  (en collaboration avec Denis Delattre), en collaboration avec Denis Delattre) Répertoire bibliographique, Strasbourg, Ercal, 1997. Extrait.

Sources manuscrites déposées à la Bibliothèque Universitaire de Strasbourg (BNUS) et aux Archives Départementales du Bas-Rhin.

Maître Eckhart

1-Recueil de sermons, 1440, BNUS MS. 2795, XVe siecle. (Papier grand in-8). Ce manuscrit qui appartenait à Schmidt Charles provient du couvent d'Intzighofen. Il a éte terminé le 24 février 1440. Il contient plusieurs sermons de Maître Eckhart (72) et porte la note suivante: "Ain predigt buch : nempt man den hochen Tauler"

2-Recueil de sermons, BNUS MS. 2801, XVe siècle papier reliure basane et bois. Fragments de Maître Eckhart et du Meisterbuch.

3-Recueil d'ouvrages théologiques, BNUS MS. 1995, XVe siècle. (Papier demi-reliure parchemin in-8). Ce recueil contient des fragments de Maître Eckhart.

4-Recueil d'ouvrages de piété, XVe, BNUS MS. 2541, XVe siècle. (Papier reliure veau et bois à fermoir) Ce recueil contient des fragments d'Eckhart.

5-Traités de théologie de Maître Eckhart, XIVe, BNUS MS. 2080, XIV siècle parchemin petit in-8°. Ce recueil contient des traités de Maitre Eckhart.

6-Recueil de sermons, XIVe, BNUS MS. 2715, XIVe siècle (Parchemin, petit in-8). Ce manuscrit, qui provient probablement du couvent Klosterneubourg contient plusieurs sermons d'Eckhart.

Jean Tauler

7-Jean Tauler, Copie des sermons, XIXe, BNUS MS. 2928. C'est une copie établie par R.M. Werner, à la demande d'Henri Denifle qui projetait une édition des sermons de Tauler. Cette copie a été effectuée d'après une autre copie de manuscrits venus de la commanderie Saint-Jean, mais réalisée par Charles Schmidt,.

8-Jean Tauler, Copies des sermons de Tauler, XIXe, BNUS MS. 3885 et MS.3886. Ce sont les copies faites par Charles Schmidt des manuscrits A88 A89 et A91 de l'ancienne bibliothèque de la Commanderie de Saint-Jean de l'Ile Verte brulés dans le bombardement de la Bibliothèque municipale le 24 aout 1870.

9-Jean Tauler, Tauwelers lere, BNUS MS 2323, XVe siècle. (papier in-8). Fragments de Tauler et de pseudo-Tauler.

Maître Eckhart et Jean Tauler

10-Recueil de sermons et d'autres ouvrages de théologie, BNUS MS. 1997, XVe siècle. (Ais de bois reliure peau de truie décorée à froid à la roulette et à la plaque). Ce recueil contient plusieurs sermons de Tauler et aussi des fragments de Maître Eckhart.

Henri Suso

11-Henri Suso, Das büchelin der ewige wisheit, BNUS MS. 1991, XIVe siècle, papier. Ce manuscrit du Livre de la Sagesse Éternelle appartenait au XVIIIe siècle aux professeurs strasbourgeois Witter et Schertz. Il est llustré d'une nativité et d'une adoration des mages.

12-Henri Suso, Heinrich Susos Leben, XVe, BNUS MS. 1992 (papier in-8). Ce manuscrit a appartenu au couvent des Dominicaines d'Unterlinden à Colmar.

13-Henri Suso, Vie du Bienheureux Henri Suso, BNUS MS. 2929. deuxième moitié du XIVe siècle (Parchemin orné de miniatures illustrant les divers degrés de la contemplation mystique). Provient de la commanderie Saint-Jean.

Amis de Dieu

Chartes de fondation

14-Chartre du 20 janvier 1367, Archives Départementales H 1352 (8). Dans ce document Rulman Merswin s'engage à ne pas exiger un remboursement qui lui était dû (ligne 32, 34, 35, "ego Rulman Merswinn " voir aussi l'acte définitif d'achat, ibidem, H1352 (10).

15-Charte du 5 janvier 1371, Archives Départementales H 1253 (2). Ce document précise l'insertion de l'Ile Verte dans l'ordre johannite.

Ouvrages

16-Briefbüchel, Épistolaire de Saint-Jean en l'Ile-Verte, XIVe siècle, Archives Départementales H 2185. À noter au folio 83 : "Anno 1402 die 3 aprilis obijt iste Fr Nicolaus de Louanio primus conventualis huius Domus ad Viridem Insulam, ibidem sepultus sub lapide AA Fratrum Ita liber vitæ sub dicta die 3 aprilis.".Les noms des cinq premiers résidents est donné au f 81 du même manuscrit.

17-Der Gottesfreund im Oberland, XIVe siècle, Strasbourg, BNUS MS 2745, Parchemin, 148 feuillets, plus fol. 6 bis. 140*100 mm., fol 147 : 2 Mentions ex-libris : Wer dis bu°ch findet der sol wíssen das es ist froewe gertrud ru°leman merswins wip. un sol iu durch got nút vor beheben un sol es ir widder gebben, et d'une autre main ex-libris manuscrit de la Commanderie S; Jean.

18-Obituaire de la Commanderie de Saint-Jean de l'lle Verte., BNUS MS. 752, (Parchemin in fol. XVe-XVIIIe siècle reliure veau gaufré sur bois à bouillons). Mention du jour de la mort de Rulman Merswin 18 juillet 1382.

Rulmann Merswin

19-Rulmann Merswin (Ami de Dieu de l'Oberland, Mémorial de la Commanderie de Saint-Jean à Strasbourg et ouvrages de théologie mystique de Rulmann Merswin et de son compagnon, l'Ami de Dieu de l'Oberland, BNUS MS 739, XIVe siècle. (Parchemin, 280 feuillets, 290 mm*205 mm, Reliure Veau., ex libris, gravure 100*105). Domus ordinis S. Joannis Hierosolymitani ad Viridem Insula dicta Argentinæ Anno 1633 destructa, représentant une vue de l'ancienne commanderie., fol 5 : Enluminure S. Jacques, et Armes (cygne). Voir plan détaillé sur catalogue des manuscrits de la BNUS.

20-Rulmann Merswin, le Livre des neuf rochers, dans Livres allemands de théologie mystique, BNUS MS. 2626, XVe siècle. (Papier grand in-4. Reliure peau). Ce recueil provient du couvent d'Intzighofen en Souabe. Il contient aussi l'lmitation de la vie pauvre attribuée à Tauler et de Rulman Merswin.

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 Marie-Anne VANNIER, L'expérience spirituelle de la non-dualité chez Maître Eckhart (extrait)

... cette expérience spirituelle de la non-dualité, que Stanislas Breton présente comme la "fleur du désert absolu", Eckhart l'a vécue, même s'il pratique sur sa propre vie la discretio que préconisait Jean Cassien. Il est un texte où elle affleure particulièrement, c'est le Sermon 71. L'épisode à commenter est bien connu, c'est la conversion de Paul sur le chemin de Damas. Mais, comme souvent, l'interprétation qu'en donne Eckhart est originale, même étonnante. Elle est toute entière centrée sur l'expérience de non-dualité que connut Paul, une expérience de lumière, cette "lumière qu'est Dieu, que les sens d'aucun humain ne peut atteindre", une prise de conscience du néant sous ses différentes formes, une expérience d'unité qui se décline, en fait, comme unité ontologique, unité noètique et unité mystique. C'est essentiellement l'unité de Dieu que Paul perçoit dans cette expérience, c'est également l'unité noètique qu'il comprend, comme le précise Eckhart : "Au-dessus de l'intellect en recherche est un autre intellect qui ne cherche pas, qui demeure dans son être pur et simple, saisi dans cette lumière". C'est enfin une expérience mystique de l'unité que Paul connaît. En effet, "quand l'âme parvient dans l'Un et y pénètre en un total rejet d'elle-même, elle trouve Dieu comme un néant (...). Paul vit Dieu en qui toutes les créatures sont néant. Il vit toutes les créatures comme un néant car (Dieu) a en lui l'être de toutes les créatures. Il est un être qui a en lui la totalité de l'être". Or, il semble bien qu'Eckhart lui-même parte de cette expérience de l'unité de l'être et qu'il la déploie dans les registres de l'ontologie, de la noètique et de la mystique tout au long de son oeuvre. Stanislas Breton avait distingué ces trois langages, en précisant qu' "en un premier temps, l'ontologie aurait été le langage de base ; puis, un intermède de métabase eût sacrifié l'être à l'intellect et au Verbe ; enfin, le sans-fond de l'abîme aurait absorbé, dans une anabase définitive, les stades antérieurs". Il dit être "revenu de ces divisions tranchées. En fait, souvent les trois types de langage interfèrent" pour mieux exprimer l'unité.

Jean REAIDY, la mystique eckhartienne de "l'engendrement transcendantal" et sa portée phénoménologique au sein de la phénoménologie de la vie de Michel Henry. (résumé)

.Le propre du Père, selon Maître Eckhart, est d'engendrer, de s'auto-engendrer incessamment en engendrant son Fils éternellement dans le même mouvement originaire immanent à son auto-engendrement, un mouvement dans lequel l'Esprit "s'épanouit". Et le Père, en engendrant continuellement son Fils, ne cesse d'engendrer, dans son Fils unique, ses Fils, les hommes, qui sont ce même Fils unique ainsi que toutes choses. Il n'y a donc qu'un unique Naître dans le même mouvement originaire et immanent au fond sans fond de la Vie Une de la Déité. L'âme, parce qu'elle est engendrée dans la Vie même de l'Engendrant de sorte qu'elle n'est rien d'autre que celui qui l'engendre, engendre celui qui l'engendre, engendre le Fils dans le Père, le Père en elle-même et s'engendre elle-même et engendre toutes choses dans son propre engendrement qui est, avant tout, une "non-naissance" comprise comme engendrement transcendantal dans l'Abgrund de l'Un et une donation à soi éternelle dans l'Urnaissance de la Vie en elle-même identique à sa propre Urdonation qui est un parvenir à soi éternel dans lequel le tout vivant vient en lui-même pathétiquement. C'est dans ce même esprit mystique que Michel Henry, dans C'est Moi la Vérité, en nommant le Père, la Vie absolue et le Fils, l'Archi-Fils, parle de la naissance transcendantale de l'homme vivant ainsi que de celle de la chair phénoménologique et pathétique de l'Univers dans l'Archi-naissance de l'Archi-Fils généré dans l'auto-génération de la Vie originaire, puisque tout ce qui vit naît dans la Vie et est la Vie en tant que son sentir absolu, son pathos (souffrir) et sa gloire mystique.

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 Eric Mangin, L'expérience du "pâtir Dieu" chez Eckhart (résumé)

voir aussi : "leiden" chez Me Eckhart

Le "pâtir Dieu" est une expérience importante chez Eckhart, même si cette expression n'apparaît que dans les sermons allemands 31, 52, 73, et 83. Le "pâtir" (lîden) peut se définir comme l'état intérieur de l'âme qui ne souffre plus de rien, mais qui se laisse totalement accessible à l'oeuvre du salut que Diue opère en elle. Eckhart dépasse ici la définition dyonisienne du pati divina, (Noms Divins, II, 9) et donne à cette expression un sens soréiologique. Le pâtir Dieu, c'est l'expérience de l'homme ouvert à la grâce de Dieu. Ainsi cette défiition semble rejoindre la notion eckhartienne de détachement.

Le "pâtir Dieu" est aussi une des manières qui permet d'exprimer le détachement de l'âme. C'est peut-être la manière la plus noble d'en parler. On se situe en effet du côté du don de la grâce et non plus du coté des efforts qu'il convient de réalser pour entrer dans l'intimité de Dieu.

Enfin, on retrouve cette expérience du "pâtir Dieu" à travers certaines formules comme par exemple l'anéantissement de soi et la divinisiation de l'âme.

 Niklaus Largier, Imitation, imagination et désimagination chez Eckhart, Suso et Tauler (résumé)

Trois auteurs représentants de la mystique Rhénane, et trois pensées différentes, bien que voisines.

Pour Eckhart, la purification de l'Esprit est la libération de l'image, car l'intellect est "esclave" de l'image. Une ligne de tension se déploie entre les "fremde bîlde" (images étrangères) et une "Gottheit Bilde", entre l'intellect (ratio) et le fond de l'âme, de ce qui ne peut transformer à ce que la grâce peut restaurer (Cf. Sermon All. 2 : Jésus chassant les marchands du temple). La démarche de détachement est un un détachement des images étrangères : entbildung, ausbildung. Cette réflexion d'Eckhart sera complétée de l'analyse de l'image comme miroir, dans le Paradisus s.1, et accompagnera la présentation de la naissance de Dieu dans l'âme.

Pour Tauler, un premier paradoxe est l'invitation à se libérer des images est exposé à l'aide d'une parabole, d'une gleichniss : d'une image. Dans le sermon 69, les images sont associées à des ailes. Ailes comme de pigeon, elles ont pour champ l'amour, le désir, la raison. Ailes d'aigle, l'amour et l'intellect. Ailes du vent, la transcendance absolue. Ainsi l'homme retourne vers son lieu incréé (ungeschaffenheit). Par ailleurs Tauler utilise le thème de Zachée, l'image est comme l'arbre sur lequel on monte pour voir le Christ. Mais il faut que Zachée en descende : c'est le détachement, l'anéantissement, car "monter sur l'arbre" dépend de la nature. Il faut passer au delà des images : durch/ueber die bilde.

Pour Henri Suso, lea question est plus complexe. Suso utilise des images de dévotion. L'important est ici la valeur affective de l'image. L'âme retient mieux ce qui a une valeur affective. Ainsi Suso pratique une lecture méditative de l'image, comme l'indiquent les manuscrits illustrés, où l'image est plus une théologie peinte qu'un ornement. "Un ami de Dieu doit toujours avoir avec soi des images, des mots, qu'il mache et qui mettent son coeur en feu." L'image est aussi exemplum, comme dans la vie des Saints, ou la Vita de Suso lui-même, destinée à engager une conversion. L'image en soi n'est nullement rejetée chez Henri Suso.