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Mechthild est la première à fixer par écrit ses expériences mystiques en langue allemande. Son oeuvre est du plus haut intérêt à plusieurs titres.* Tout d'abord elle permet d'assister à un moment créateur de l'histoire de la langue, moment où celle-ci, dans une interpénétration de plus en plus profonde avec le christianisme, inscrit en sa trame des contenus qui lui sont étrangers et qui sont marqués par des siècles de latinité d'une part et de spéculation philosophique de l'autre. Mechthild puise dans le langage populaire, des réalités profanes, proverbes, dictons, chansons populaires etc. pour dire son vécu spirituel. Elle crée alors de nouveaux mots et des nouvelles expressions qui marqueront l'histoire de la mystique allemande.* Par ailleurs, si elle sait lire et écrire, elle ne connaît pas le latin. Son instruction religieuse est profonde mais essentiellement édifiante, non savante. Son oeuvre permet de repérer des influences médiates, non des filiations ou références explicites. Elle nous permet donc de saisir comme sur une photographie instantanée l'ambiance religieuse de son époque.* Ensuite elle participe de ce mouvement des béguines qui traverse le Nord de l'Europe au XIIIe s. La littérature mystique en langue vernaculaire est d'abord l'oeuvre de femmes. Celles-ci ont, dans des régions de la sphère germanique, un statut - inférieur aux hommes de même rang, certes - mais leur permettant à chaque rang donné de participer à la vie publique. En contact avec la nouvelle religiosité qui dans le Sud s'exprime dans le mouvement de pauvreté ainsi que dans les différentes hérésies, elles créent un nouveau type de spiritualité. Elles ne luttent pas pour l'émancipation des femmes pour laquelle certains auteurs voudraient les récupérer, elles profitent du statut dont elles disposent pour en revendiquer l'abandon au nom de l'humilité prêchée par l'Eglise. Les hommes participants du même mouvement ont pu trouver des voies d'intégration dans la hiérarchie, les femmes ont tellement bien pris au sérieux les nouvelles valeurs qu'elles disparaissent rapidement de la sphère publique.* Finalement sa théologie présente des accents très particuliers. Marquée par la mystique nuptiale elle fait l'expérience de l'absence de Dieu et de la souffrance spirituelle. Elle cherche alors à rejoindre Dieu dans cet éloignement même, véritable suivance de la kénose divine. Dans les dernières parties de son oeuvre cette profondeur existentielle s'inscrit dans une sérénité qui permet sa récupération en tant que modèle édifiant proposé à l'imitation des femmes religieuses.
2. Biographie
Nous ne savons rien de concret de la vie de Mechthild. Tout au plus nous pouvons, à partir de quelques indices du prologue et de sa propre oeuvre, élaborer une biographie probable. Elle naît en 1207 dans une famille de la petite noblesse et en tant que telle elle apprend à lire et à écrire et connaît les usages courtois. A douze ans, elle reçoit sa première vision. Vers vingt-trois ans elle part pour vivre comme béguine à Magdebourg. Longtemps elle garde ses visions pour elle et c'est à l'instigation de son confesseur, le dominicain Henri de Halle, qu'elle se met à écrire à partir de 1250. Elle connaît très vite une grande réputation et ses écrits circulent au fur et à mesure de leur parution. Elle ne remet pas en question la hiérarchie ecclésiale mais prend la liberté d'en critiquer les défauts. Cette liberté ainsi que ses propos théologiques parfois audacieux, ne devaient pas manquer de susciter critique et animosité. Vers 1260 elle retourne momentanément dans sa famille, peut-être suite à ces animosités mais surtout pour se soigner. Elle est malade et perd la vue. Elle a écrit six livres qui sont traduits en latin de son vivant. Vers 1271 elle est admise au monastère de Helfta près de Eisleben, monastère d'une haute culture intellectuelle. Il suit la règle cistercienne mais sans être incorporé dans l'ordre ; la cure d'âme en est assurée par des dominicains, ainsi que sans doute des franciscains. Ici elle dicte un dernier livre à ses soeurs qui ne fera pas partie de la traduction latine. Elle y décède vers 1282. L'original de son oeuvre est perdu. La seule copie complète dont nous disposons aujourd'hui est celle d'une traduction en dialecte de Bâle établie par les amis de Dieu autour de Henri de Nördlingen au début du XIVe s. et qui se trouve au monastère d'Einsiedeln.